Point d’orgue
Tout au long de l’histoire, les révoltés de Dieu ont été innombrables, et de natures différentes. Il y a eu les révoltés contre Dieu et les révoltés pour Dieu. Parfois même, cette révolte était à la fois pour et contre, dans la confusion la plus absolue. Cela tient au fait dûment constaté que l’on voit toujours Dieu à travers les institutions qui se réclament de lui. Or ces institutions sont humaines et entachées de toutes les faiblesses inhérentes à leur nature, en particulier le formalisme, le sectarisme, la sclérose, pour déboucher sur l’intolérance. Les divers courants protestants du XVIe siècle avaient le même dieu mais ne le reconnaissaient pas dans l’image que s’en faisaient les autres. Les cathares, considérés comme hérétiques, avaient le même dieu que les fidèles du christianisme romain : ils se sont révoltés et ont été punis de leur obstination. On a sans doute oublié que saint François d’Assise a eu toutes les peines du monde à imposer l’ordre religieux qu’il voulait fonder. On a également oublié la suspicion dans laquelle ont été tenus deux grands mystiques comme Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, trop intelligents et trop révoltés pour être admis dans le cadre d’une communauté chrétienne considérée comme définitivement établie. À l’inverse, Jean-Marie Vianney, le saint curé d’Ars, a toujours été suspect parce qu’on le prenait pour le dernier des imbéciles. Sait-on qu’Ignace de Loyola – encore un révolté de Dieu ! –, fondateur de la célèbre Compagnie de Jésus, a fait un séjour dans les prisons de l’Inquisition ?
En dehors des « Églises » institutionnelles, il y a eu bien d’autres révoltés. Joseph Staline, ancien séminariste orthodoxe, esclave d’un marxisme mal compris et surtout mal digéré, a complètement viré de bord et lutté avec acharnement contre un dieu dont le royaume n’était pas de ce monde. Il a voulu établir ce royaume sur la terre, et on a pu en mesurer la vanité par son échec retentissant et, hélas, par des atrocités qu’on n’est pas prêt à oublier. Le cas d’Adolf Hitler, probablement le plus grand criminel de tous les temps, est quelque peu surprenant, car il justifiait ses actions violentes et meurtrières en prétendant qu’il suivait les desseins de la Providence. Bien souvent, les révoltés de Dieu sont des malades paranoïaques, d’où le danger qu’ils représentent pour l’humanité.
Heureusement, d’autres ont compris que c’est à travers ses frères humains qu’on peut atteindre Dieu. Sainte Thérèse de Lisieux se lamentait sur le sort des criminels condamnés à mort et priait pour eux, mettant ainsi en pratique la grande doctrine du Christ, celle de l’amour universel des êtres et des choses. Martin Luther King, en se révoltant contre la discrimination raciale, est devenu la victime expiatoire de l’intolérance et de l’injustice. Quant à l’admirable Maximilien Kolb, ce prêtre polonais enfermé dans le camp d’Auschwitz qui a choisi délibérément de mourir à la place d’un de ses codétenus condamné à mort, n’est-il pas l’incarnation du Christ se sacrifiant pour tous les humains ? Il signifie au créateur ce que Maurice Maeterlinck, dans Pelléas et Mélisande, place dans la bouche du sage Arkel : « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes. »
En fait, les révoltés de Dieu entreprennent leurs actions pour signifier à Dieu, quel qu’il soit, que rien ne va plus dans le royaume terrestre et qu’il faut peut-être influer sur le destin. Après tout, Jacob a tenu tête à Yahvé, et il n’a pas été châtié, bien au contraire. On dit toujours que « Dieu a besoin des hommes ». Mais pour quoi faire ?
Pour continuer la création, bien sûr. Mais cela ne peut se faire sans turbulences : il faut transgresser les interdits, il faut aller au-delà du possible, et cela dans tous les domaines. La mission des existants humains est de construire, déjà sur terre, une Jérusalem qui devra devenir plus tard cette fameuse « Jérusalem céleste » à laquelle tout un chacun aspire. Ce ne sera pas sans souffrance, comme l’ont démontré la plupart des révoltés de Dieu. Mais n’oublions pas que « Dieu vomit les tièdes ». La révolte est un processus nécessaire au passage d’un monde à l’autre.
Poul Fetan, 2003
[1] En bon Grec qu’il est, Plutarque fait ici référence au « Destin », à cette « Nécessité » plus puissante que les divinités elles-mêmes.
[2] Au IIe siècle de notre ère.
[3] C’est-à-dire les prêtres, les philosophes et tous les détenteurs de la tradition.
[4] Il faut noter que le Livre de Tobie, qui fait partie du corpus canonique catholique et orthodoxe, a été éliminé de la Bible juive et aussi de celle des protestants.
[5] Il faut noter que, dans les langues celtiques (gaélique, galloise, cornique et bretonne), tous les termes qui expriment la connaissance sont issus de la même racine que les mots qui désignent le végétal. Ce n’est certainement pas sans rapport avec le fameux arbre de la Connaissance tel qu’il est défini dans la Bible hébraïque.
[6] Une ambiguïté subsiste à ce propos : étant donné que les voyelles ne s’écrivent pas en hébreu, le terme qui qualifie le Serpent peut être interprété de deux façons selon la voyelle intercalaire choisie. Par conséquent, il est difficile de savoir si le Serpent était « rusé » comme l’affirment certains traducteurs, généralement catholiques, ou s’il était « nu » d’après certains autres, dont André Chouraqui. Quel est donc le rapport qui peut exister entre « nu » et « rusé » ? La question demeure sans réponse.
[7] À noter que la religion mazdéenne est toujours pratiquée chez les Guèbres du Caucase iranien et les Parsis de la région de Bombay, en Inde.
[8] Ce couple mythique réapparaît dans les légendes de la Table ronde sous les traits du roi Arthur et de l’enchanteur Merlin, suite logique du concept majeur de la société celtique, celle-ci ne reposant que sur l’alliance – parfois orageuse – entre le roi et le druide.
[9] Je me suis expliqué longuement sur ce sujet dans mon ouvrage Le Mont-Saint-Michel et l’énigme du Dragon, Paris, Pygmalion.
[10] De ce terme provient vraisemblablement le nom des Nibelungen. Voir J. Markale, Siegfried et l’or du Rhin, Paris, Le Rocher, 2003.
[11] Loki a son équivalent dans les épopées grecques sous le nom de Thersite et, dans les épopées irlandaises du cycle d’Ulster, sous celui de Bricriu. L’un et l’autre appartiennent à une communauté bien déterminée. Il en sera de même plus tard avec le personnage de Mordret-Medrawt, fils incestueux du roi Arthur, dans le cycle de la Table ronde.
[12] Voir J. Markale, Les Conquérants de l’île Verte premier volume de La Grande Épopée des Celtes, Paris, Pygmalion, 1998.
[13] Le terme El ou Il, chez les Sémites, désigne la divinité suprême. Ainsi en est-il des Élohîm de la Bible.
[14] Ce désir de vouloir à tout prix considérer, sous l’angle du rationnel le plus strict, le « surnaturel » comme le produit de l’imaginaire humain provoque souvent des effets pervers. Ainsi a-t-on pu affirmer que Sodome et Gomorrhe ont été détruites par la chute d’une météorite, sinon par une explosion nucléaire, et que le « char de feu » dans lequel Élie a été enlevé (2 Rois, II, 11-12) était une « soucoupe volante » manœuvrée par des extraterrestres, avec lesquels Moïse était entré en contact sur le Sinaï, derrière la nuée et le feu.
[15] La plupart des traductions catholiques françaises utilisent le passé simple, mais l’original grec est au présent, ce que restitue André Chouraqui dans son interprétation judaïque du texte.
[16] On sait que le texte affirme que le chiffre de la Bête est 666. Or, ce chiffre correspond très exactement, en valeur numérique, à la transcription en caractères hébraïques du nom latin Cesar Nero. À moins qu’il ne faille voir dans le triplement du nombre 6, symbole traditionnel de l’imperfection, une sorte de superlatif insistant sur la monstruosité de la Bête.
[17] Voir le chapitre « Yseult ou la dame du verger » dans J. Markale, La femme celte, Paris, Payot, nouvelle édition 2001.
[18] Sans parler des innombrables sectes dites lucifériennes qui sont apparues depuis une vingtaine de siècles, et qu’il importe de ne pas confondre avec les sectes dites sataniques. Ces dernières ont choisi le Satan hébraïque comme divinité, et leur culte (comportant les fameuses « messes noires ») est voué à l’exaltation du Mal. Les Lucifériens, eux, ont pour but de restituer au Porte-Lumière la place primordiale qui était la sienne avant l’usurpation yahviste. La confusion est entretenue par l’existence, au IVe siècle, d’un schisme chrétien dit luciférien, dû à un certain Lucifer (300-370), évêque de Cagliari, en Sardaigne, qui refusait d’admettre le repentir des anciens hérétiques, et qui est considéré comme un saint dans son diocèse et dans celui de Verceil, dans le Piémont.
[19] Il s’agit de ce qu’on appelle un cairn. La tradition celtique, notamment celle du Pays de Galles, fait souvent référence à des cairns, assimilés à des monuments mégalithiques, qui servent d’abri à des dragons ou à de grands serpents monstrueux et détenteurs de trésors.
[20] On retrouve ici cette sorte de contrat entre saint Michel et le Dragon des profondeurs : que chacun reste chez soi et ne franchisse pas les limites grâce auxquelles est établie l’harmonie du monde, l’équilibre entre l’ombre et la lumière.
[21] Lacune dans le manuscrit.
[22] Allusion aux fameux Néphilîm, ces géants enfantés par les « fils d’Élohîm » et les « Filles du Glébeux » selon la Genèse. Voir plus loin l’enquête sur le déluge et ce qui l’a précédé (p. 152 sqq).
[23] Écrits apocryphes chrétiens, sous la direction de François Bovon et Pierre Geoltrain, Paris, Gallimard, « La Pléiade » 1997, p. 1276-1280.
[24] Victor Hugo, La Fin de Satan, fragments épiques écrits par l’auteur les derniers mois de sa vie.
[25] Avec cette importante différence que l’Ogmios décrit par Lucien (devenu Ogma dans les récits mythologiques irlandais) est avant tout un « dieu de l’éloquence » représenté sous l’aspect d’un Hêraklès vieillard pour démontrer que la force de l’intelligence est supérieure à la force physique. (Voir J. Markale, Le Druidisme, Paris, Payot.)
[26] La tradition grecque prétend que son épouse Déjanire, pour se venger de ses infidélités répétées, lui avait envoyé une tunique empoisonnée qui lui brûlait la peau, ce qui, ne pouvant pas supporter sa souffrance, l’entraîna dans une sorte de suicide rituel et régénérateur. La même idée se retrouve dans la mythologie germano-scandinave avec le geste de Brunhild se jetant dans le bûcher funéraire de Sigurd-Siegfried.
[27] Conte recueilli en 1890 aux environs de Toulon (Var) par le folkloriste Bérenger-Féraud. Texte intégral dans J. Markale, contes occitans, Paris, Stock, 1981, p. 237-241.
[28] Aristophane, La Paix, v. 757 ; Plutarque, Curios, 2 ; Diodore de Sicile, XX, 41 ; Strabon, I, 19 ; Horace, Épodes, V, 20 et Art poétique, v. 340 ; Ovide, Fastes, VI, v. 131. On peut faire remarquer que le philosophe grec Aristote (Hist. Animalia, V, 5) décrit les lamiae comme des requins.
[29] C’est la description du romancier latin du Bas-Empire, Apulée, très influencé par les écoles gnostiques d’Alexandrie, dans son curieux récit Les Métamorphoses ou L’Âne d’Or (II, 23). Par ailleurs, Apulée nous montre des sorcières s’enduisant d’un onguent magique et prenant la forme de hiboux.
[30] René Khawam, Les Cœurs inhumains, Paris, Albin Michel, 1966, p. 65.
[31] La Kabbale hébraïque (en hébreu kabbalah, « réception, tradition ») est un ouvrage de théologie juive qu’on a dit avoir été transmis par Yahvé à Abraham (ou même à Adam). En fait, la rédaction de cette Kabbale n’est pas antérieure au IIe siècle avant notre ère. C’est une sorte de théosophie déjà chargée d’éléments qu’on retrouvera dans le gnosticisme alexandrin. La première partie est le Sepher Jetzira, ou « Livre de la Création » compilation de traditions hébraïques souvent fort anciennes. La seconde partie concerne les « 32 voies de la Sagesse », ouvrage de morale. Tout cela est complété par le Zohar (« éclat, lumière »), sorte de synthèse rédigée au Moyen Âge par les rabbins et les docteurs. À partir de la Renaissance, surtout dans les pays d’Allemagne et d’Europe de l’Est, la Kabbale, sous l’influence de différentes sectes d’hermétistes et d’illuminés, est devenue un vrai fourre-tout où s’entremêlent la théurgie, la magie et la numérologie.
[32] Voir J. Markale, Mélusine, Paris, Albin Michel, 1993.
[33] Le Talmud (de l’hébreu lamad, « apprendre ») est l’un des livres sacrés de la religion israélite. C’est une compilation, accomplie par des rabbins et des docteurs, des doctrines et des préceptes de cette religion, principes reconnus depuis les temps les plus lointains. En réalité, sa composition ne remonte qu’à une époque allant du IIe siècle avant J.-C. au Ve siècle de notre ère. Mais c’est un ouvrage de référence pour tous les adeptes de la religion juive. Le Talmud de Jérusalem, l’une des versions les plus célèbres de cette compilation, a été traduit en français en 1872 par Moïse Schwab.
[34] Une variante, sans doute beaucoup plus récente, prétend que, dans la position du missionnaire, elle ne pouvait pas supporter d’être dessous et réclamait le droit d’être dessus, ce qu’Adam aurait refusé obstinément. C’est évidemment un symbole pour signifier que Lilith n’acceptait pas la supériorité du mâle.
[35] D’après Drach, De l’Harmonie de l’Église et de la Synagogue, s. d. II, p. 319.
[36] Je me suis expliqué longuement sur ce sujet dans le chapitre consacré à la révolte de la fille-fleur de mon ouvrage, La Femme celte, op. cit.
[37] Braunschweig-Fain, Éros et Antéros, Paris, Payot, 1969, p. 108.
[38] Ce qu’en termes chrétiens, on appelle les « pollutions nocturnes ». La notion de succube complète celle d’incube, démon mâle qui s’unit aux jeunes filles – vierges de préférence –, comme dans la légende médiévale concernant la naissance de l’enchanteur Merlin, lequel est, de ce fait, mi-humain, mi-diabolique. Voir J. Markale, Merlin l’enchanteur, Paris, Albin Michel, 1992.
[39] Ces deux panneaux constituant la porte sont classés « monuments historiques » Ils étaient à la merci des intempéries et ont été restaurés, puis mis en dépôt à l’intérieur de l’église, contre un mur du transept nord, mais à un endroit où une personne non avertie ne peut même pas les voir, ce qui prouve que cette représentation, d’ailleurs d’une grande beauté esthétique (comme celle du fameux Graal, pierre tombant du ciel, sur le second panneau), a quelque chose de gênant pour le clergé.
[40] Voir le chapitre consacré à « Math fils de Mathonwy » dans J. Markale, L’Épopée celtique en Bretagne, Paris, Payot, éd. de 1987, ainsi que la transcription du récit dans J. Markale, « La Fée Morgane » quatrième volume de la série Le Cycle du Graal, Paris, Pygmalion, 1994. Voir aussi La Femme celte, chapitre intitulé « La Révolte de la Fille-Fleur » p. 207-247.
[41] Dans la tradition indienne, « à l’origine, le Purana existait seul. Il avait l’ampleur d’un homme et d’une femme embrassés. Il se divisa en deux. De la furent l’époux et l’épouse » (Brhadârauyka-Upanishad I, 4).
[42] Braunschweig-Fain, Éros et Antéros, op. cit., p. 109. Il est bon de se rappeler les formules d’Héraclite et de Hegel selon lesquelles Dieu, avant la création d’existants, équivaut au néant puisqu’il n’a rien qui puisse s’opposer et lui prouver ainsi son existence. En fait, Dieu n’existe qu’après la création. Auparavant, il est. C’est tout. Mais on pourrait encore épiloguer sur ce point en constatant l’éternel devenir de l’univers et de tout ce qu’il contient et affirmer que, depuis la création, Dieu devient.
[43] Il faut rappeler que les « végétariens » s’abstiennent de toute chair animale (y compris de celle des poissons et des fruits de mer) mais consomment des laitages (lait et fromages) ainsi que des œufs et du miel, tandis que les « végétaliens » s’en tiennent strictement à une nourriture végétale excluant tout aliment d’origine animale ou passé par un intermédiaire animal (donc miel, œufs, lait et fromages).
[44] Jacques Duquesne, Le Dieu de Jésus, Paris, Desclée de Brouwer, 1997, p. 89-90.
[45] Élie Wiesel, Célébration biblique, Paris, coll. « Points-Sagesse » Le Seuil, 1991.
[46] « Honnie est la glèbe à cause de toi. Dans la peine tu en mangeras tous les jours de ta vie. Elle fera germer pour toi carthame et chardon : mange l’herbe du champ. À la sueur de tes narines, tu mangeras du pain jusqu’à ton retour à la glèbe dont tu as été pris » (trad. Chouraqui).
[47] Jacques Duquesne, Le Dieu de Jésus, op. cit., p. 89.
[48] Pour ce qui est des sources bibliques, il ne faut pas oublier que le Pentateuque (les cinq premiers livres) est le résultat d’une compilation, parfois confuse et toujours embrouillée, de trois traditions orales différentes : celle qu’on appelle yahviste, sans doute la plus ancienne, celle qu’on appelle élohiste, un peu plus récente et qui a été fondue ensuite avec la première, et enfin la tradition dite sacerdotale, plus intellectuelle, qui tente de rationaliser les faits rapportés en les intégrant dans une perspective plus historique.
[49] Victor Hugo a toujours prétendu qu’il ne connaissait pas le poème d’Agrippa d’Aubigné avant d’écrire La Conscience, mais le doute subsiste. On découvre la même puissance épique dans les deux poèmes, et la même description d’un Caïn tourmenté par le remords. Cependant, si Hugo se contente de prendre Caïn comme la personnalisation d’une humanité pécheresse, d’Aubigné, par ailleurs redoutable pamphlétaire, est plus précis : Caïn représente en effet pour lui les catholiques coupables d’avoir en maintes occasions (et plus particulièrement lors de la Saint-Barthélemy) massacré d’innocents protestants dont les pratiques – c’est à dire les offrandes faites à Dieu – ne satisfaisaient pas les maîtres à penser du moment.
[50] Cela veut dire « par la grâce de Iahvé » Ici, Ève, auparavant femelle soumise à Adam, devient femme à part entière en donnant naissance à un fils. À noter l’ambiguïté du nom de Caïn, Quénân dans le texte hébreu : il peut être dérivé du verbe qânâ, « procréer » ou « acquérir » et, dans d’autres langues sémitiques, il signifie « forgeron » sens qui n’est pas sans rapport avec cette histoire.
[51] Dans toutes les anciennes religions, il fallait offrir aux divinités une part des récoltes ou des troupeaux. Aussi bien chez les Grecs que chez les Sémites, les dieux se réjouissent quand ils hument la fumée des sacrifices, particulièrement quand celle-ci apporte une odeur de graisse cuite. Il y a de multiples exemples dans de nombreux textes de l’Antiquité et dans la Bible hébraïque.
[52] « Cela irrite ».
[53] Il est chagriné ; comme on dit vulgairement, « il fait la gueule ».
[54] Le texte hébreu du verset 7 – aussi bien que celui de la traduction grecque des Septante – est si corrompu qu’il est bien difficile de l’interpréter. Les traducteurs et commentateurs de la Bible interconfessionnelle dite de Jérusalem proposent cette transcription littérale : « N’est-ce pas que, si tu agis bien, élévation, et si tu n’agis pas bien, à ta porte le péché (mot féminin) couchant (au masculin) et vers toi sa (au masculin) convoitise et tu le domineras. » Et les mêmes d’ajouter : « Le texte paraît décrire la tentation qui menace une âme mal disposée. » (Jérusalem, col. 35.)
[55] La phrase « allons dehors » qui n’est d’ailleurs pas retenue par André Chouraqui, ne se trouve pas dans le texte hébreu mais seulement dans la traduction grecque des Septante. Elle paraît pourtant parfaitement à sa place.
[56] Il s’agit de Yahvé.
[57] C’est-à-dire « ne te donnera rien, ou presque rien ».
[58] Ce n’est pas une formule de repentir, mais la constatation que cette condamnation est trop lourde à supporter pour Caïn.
[59] À titre de comparaison, citons la même histoire telle qu’elle est traduite dans la T. O. B. (Gen. IV, 1-16) : « L’homme connut Ève sa femme. Elle devint enceinte, enfanta Caïn et dit : j’ai procréé un homme, avec le Seigneur. Elle enfanta encore son frère Abel. Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol. À la fin de la saison, Caïn apporta au Seigneur une offrande des fruits de la terre ; Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse. Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande. Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu. Le Seigneur dit à Caïn : Pourquoi t’irrites-tu ? Et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas ? Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire. Mais toi, domine-le. Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua. Le Seigneur dit à Caïn : Où est ton frère Abel ? – Je ne sais, répondit-il. Suis-je le gardien de mon frère ? – Qu’as-tu fait ? reprit-il. La voix du sang de ton frère crie du sol vers moi. Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu seras errant et vagabond sur la terre. Caïn dit au Seigneur : Ma faute est trop lourde à porter. Si tu me chasses aujourd’hui de l’étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. Le Seigneur lui dit : Eh bien ! si l’on tue Caïn, il sera vengé sept fois. Le Seigneur mit un signe sur Caïn pour que personne en le rencontrant ne le frappe. Caïn s’éloigna de la présence du Seigneur et habita dans le pays de Nod à l’orient d’Éden ».
[60] Certains commentateurs ont pu supposer que le récit sur Caïn et Abel était une antique tradition concernant le héros éponyme de la tribu des Quénites ou Caïnites, dont il est question dans Nombres, XXIV, 21. Cette tradition aurait été déplacée et intégrée dans la Genèse pour lui donner une dimension universelle et illustrer ainsi de façon dramatique l’apparition de la violence dans l’humanité.
[61] Y compris les traducteurs de la Bible de Jérusalem (col. 35-36) dont le Père Auvray, de l’Oratoire, homme d’une rare intelligence et d’une culture remarquable, qui fut l’un de mes professeurs et pour lequel j’ai toujours éprouvé une grande admiration.
[62] Concernant cette filiation divine hypothétique, les sceptiques et les railleurs ne manquent pas de prétendre qu’un certain personnage portant – ou usurpant – le nom de Zeus a pu s’introduire auprès de la jeune fille en s’assurant à prix d’or la complicité de ceux qui gardaient la tour d’airain.
[63] Récit complet dans « Les Héros aux cent combats » troisième volume de J. Markale, La Grande Épopée des Celtes, Paris, Pygmalion, 1998.
[64] D’après le manuscrit classé « Egerton 106 » Transcription intégrale dans J. Markale, « Les Compagnons de la Branche Rouge » second volume de La Grande Épopée des Celtes, Paris, Pygmalion, 1997, p. 159-177.
[65] J. Loth, Les Mabinogion, édition de 1913, Paris, II, p. 323.
[66] Strabon, Géographie, VII, 2.
[67] Les Cimbres et les Teutons, qui envahirent au 1er siècle avant notre ère l’Empire romain, détruisant tout sur leur passage, étaient incontestablement des Germains, mais ces deux peuples portent des noms d’origine celtique. Celui des Teutons provient d’une racine qui a donné le gaélique tuath, « tribu » et que l’on retrouve dans le nom générique des Allemands, Deutsche. Quant aux Cimbres, leur nom provient d’un ancien celtique combroges, signifiant « du même pays » que l’on retrouve dans l’appellation que se donnent eux-mêmes les Gallois, Cymri.
[68] Strabon, op. cit.
[69] Amaethon (« laboureur ») est le frère de Gwyddyon. Amaethon et Gwyddyon sont dits « fils de Dôn » celle-ci étant l’équivalent de la Dana ou Ana gaélique, personnification de la déesse des Commencements, et devenue « sainte » Anne dans la tradition chrétienne. Il faut ajouter que, d’après le récit sur Math, fils de Mathonwy, quatrième branche du Mabinogi gallois, un conflit avait éclaté entre Math et son neveu Gwyddyon (J. Loth, Les Mabinogion, édition de 1913, Paris, I, p. 173-210). On comprend bien que ce conflit est en réalité une véritable « révolte contre Dieu ». Mais, comme le Babylonien Enki et le Grec Prométhée, le démiurge Gwyddyon non seulement échappe au cataclysme, mais en protège les humains.
[70] J. Markale, Les Grands Bardes gallois, Paris, 1981, p. 110.
[71] Ibid., p. 98, dans un autre poème attribué à Taliesin : « Trois fois plein le navire Prytwen, nous partîmes avec Arthur… »
[72] Triade 116, J. Loth, Les Mabinogion, II, p. 304.
[73] Triade 150, J. Loth, op. cit., p. 323.
[74] J’insiste sur ce membre de phrase, car il est essentiel et très révélateur de la pensée profonde qui est prêtée ici à Yahvé.
[75] Les autres traducteurs de la Bible disent « mâle et femelle ».
[76] Dans les lois hébraïques, il y a une série d’interdits sur l’alimentation, le comportement sexuel, la fréquentation des animaux « impurs » consciencieusement répertoriés dans le Lévitique.
[77] Symbole de l’union entre le ciel et la terre, entre le visible et l’invisible, et pourtant impalpable et renfermant toutes les couleurs, donc la totalité de l’univers tel qu’il a été créé par Élohîm qui, d’après les premiers versets de la Genèse, fait jaillir la lumière des ténèbres primitives. On ne peut que penser au perpétuel combat qui, dans la mythologie iranienne, oppose Ahura-Mazda, dieu de la Lumière, à Ahriman, le dieu de l’obscurité. Victor Hugo, en poète visionnaire qu’il était – et aussi en tant que « manichéen » –, a exprimé cette opposition d’une façon remarquable dans son étrange Fin de Satan : il décrit Lucifer, le plus lumineux des archanges, s’enfoncer de plus en plus, pendant des milliers d’années, dans les profondeurs ténébreuses. Le pacte de Yahvé avec Noé a donc un aspect lumineux, et c’est en somme une re-création de l’univers par une réapparition de la lumière céleste après l’obscurité du déluge.
[78] On retrouve ici la fameuse « tripartition » des sociétés indo-européennes si bien mise en évidence par Georges Dumézil : la classe des prêtres, la classe des guerriers et la classe des « producteurs » ce qui deviendra, au Moyen Âge, dans un contexte chrétien, « ceux qui prient, ceux qui gouvernent et défendent la communauté, et ceux qui nourrissent les précédents ».
[79] Il faut insister sur le fait que, dans ces versets, il s’agit bien d’un pluriel réel et non d’un pluriel symbolique servant de qualificatif à Yahvé. Les traducteurs et commentateurs de la Bible de Jérusalem sont bien embarrassés sur ce sujet : « Épisode difficile (de tradition yahviste). L’auteur sacré se réfère à une légende populaire sur les géants, en hébreu Néphilîm, qui seraient des Titans orientaux, nés de l’union entre des mortelles et des êtres célestes. Sans se prononcer sur la valeur de cette croyance et en voilant son aspect mythologique, il rappelle seulement ce souvenir d’une race insolente de surhommes, comme un exemple de la perversité croissante qui va motiver le déluge. Le judaïsme postérieur et presque tous les écrivains ecclésiastiques ont vu des anges coupables dans ces “fils de Dieu”. Mais à partir du IVe siècle, avec une fonction plus spirituelle des anges, les Pères ont communément interprété les “fils de Dieu” comme la lignée de Seth, et les “filles des hommes” comme la descendance de Caïn » (Jérusalem, col. 36, note f). La T. O. B. (p. 60, notes j et k) n’est pas moins embarrassée. Les fils des Élohîm « peuvent désigner des puissances cosmiques que les païens divinisaient et que la Bible subordonne au vrai Dieu tout en leur attribuant une intelligence et une force supérieures à celles de l’homme. Mais par ailleurs, les souverains étaient considérés comme fils de Dieu ; leur puissance se manifestait en particulier par l’importance de leurs mariages qui entraînaient des déviations religieuses. […] Les cités cananéennes étaient parfois considérées comme des filles d’homme, épouses des dieux locaux ».
[80] C’est-à-dire « de grande renommée ».
[81] Et non pas « mystères ». Le mot « mistère » issu du latin ministerium, office désigne, au Moyen Âge, des représentations dramatiques sacrées entremêlées de « farces », c’est-à-dire d’épisodes facétieux destinés à réveiller l’attention du public.
[82] Un conte recueilli en forêt de Camors (Morbihan) met en scène un certain Gergant (forme vannetaise de Gargam), marchand de sel qui protège la malheureuse épouse du mauvais roi Konomor, qui tue toutes ses femmes lorsqu’elles sont enceintes parce qu’un oracle lui a prédit qu’il serait tué par son fils. Dans ce conte, le Gergant détruit le château du roi en l’aspergeant de sel, ce qui est un geste rituel d’exécration bien connu, le sel stérilisant la terre sur laquelle il est répandu. Quand Carthage eut été vaincue par les Romains, ceux-ci versèrent du sel sur ses ruines afin de rendre stérile à jamais le sol de cette ville maudite qui avait prétendu supplanter Rome. Il faut rappeler aussi que, dans le rituel du baptême chrétien, le sel sur la langue constitue un exorcisme censé chasser les démons.
[83] C’est le cas du gingko biloba qui fut le premier arbre à reprendre vie au milieu des ruines d’Hiroshima. Le néflier lui, lorsqu’il dégénère, devient aubépine. Quant au gui, il s’est maintenu en devenant parasite de certains arbres.
[84] C’est en effet Hélios (dont le nom deviendra Sol en latin, Sul en gaulois, Heol en gallois et en breton) qui personnifie le soleil, et qui est déjà une masculinisation de l’antique déesse solaire indo-européenne reconnaissable dans l’Artémis ou la Diane scythique. Il ne faut pas négliger que dans les langues germaniques et celtiques, ainsi que chez les Sémites primitifs et les anciens Japonais (comme en témoigne la déesse solaire Amaterasu), le Soleil est du genre féminin, contrairement à la Lune. Apollon, divinité céleste d’origine nordique, est avant tout un dieu de lumière, c’est-à-dire un dieu civilisateur qui s’oppose aux forces de l’ombre, et ce n’est qu’à la période gréco-romaine qu’il est devenu dieu solaire en se combinant avec l’image de Mercure-Hermès, dont l’équivalent est le Lug celtique, le « multiple artisan » lumineux.
[85] Primitivement, Poséidon-Neptune n’est que le dieu des « frémissements », autrement dit des tremblements de terre et des raz de marée. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans la mythologie syncrétique des Grecs et des Latins, qu’on l’a représenté comme une divinité marine.
[86] Sandor Ferenczi, Thalassa, psychanalyse des origines de la vie sexuelle, Paris, Payot, 1962, p. 103.
[87] Ibid., p. 101.
[88] Cité par E. Saillens, Nos Vierges noires, Paris, 1945, p. 235. Il faut rappeler que le mot latin maria est le pluriel neutre de mare, « mer », ce qui constitue un authentique jeu de mots. Cependant, Maria et Marie proviennent du nom hébreu Myriâm, et n’ont aucun rapport avec la « mer » sinon ce qu’en a fait le christianisme lorsqu’il traite la mère de Jésus de Stella Maris, « étoile de la mer ».
[89] Site proche de Babylone. Il a donné son nom à la langue dite akkadienne.
[90] Actuellement Nimrud.
[91] André Chouraqui traduit ici le mot hébreu par « faille ».
[92] Entre le Tigre et l’Euphrate, pays déjà conquis par Nemrod.
[93] Contrairement aux Hébreux installés près de la vallée du Jourdain, les Mésopotamiens manquaient de pierres : ils utilisaient des briques et, comme ciment, se servaient du bitume dont le pays était, comme aujourd’hui, bien pourvu.
[94] À ce stade de l’enquête sur la tour de Babel, il est impossible de ne pas établir un rapprochement avec les tragiques événements du 11 septembre 2001 à New York. Tous les « ingrédients » sont analogues. Les deux tours de Manhattan constituaient incontestablement un symbole bien visible de la superpuissance économique – et donc politique – des États-Unis, pays qui, même s’il est une démocratie, se trouve de facto en position d’hégémonie absolue vis-à-vis de tous les États du monde. Ce n’est pas par hasard si l’attentat a visé ces deux tours : il s’agissait bel et bien d’un refus de cette hégémonie. De plus, il ne faut pas oublier que les « terroristes » suicidaires prétendaient agir au nom d’Allah. Les motivations religieuses rejoignent bien souvent celles d’ordre politique et économique.
[95] Cette racine n’est pas seulement sémitique, elle semble universelle, comme en témoignent le latin balbutire, devenu en français balbutier, auquel se rattache babil (et son dérivé familier bla-bla), ainsi que l’anglais bubble, littéralement « bulle » mais qui, en tant que verbe, signifie « duper, brouiller ».
[96] Iarden est le Jourdain. Il s’agit ici du territoire transjordanien jouxtant la mer Morte.
[97] Ces villes sont donc non seulement Sodome et Gomorrhe, mais également Adma et Seboïm, au sud de la mer Morte. Ce territoire, occupé par des peuples qui ne sont pas cananéens, et où Loth fait figure d’étranger immigré, est qualifié de « Cirque » par certains traducteurs en raison de son aspect géologique, et par d’autres (les traducteurs de la T. O. B. notamment) de « District » ce qui met en relief sa spécificité entre le pays de Canaan et la Transjordanie. C’est une région bien au-dessous du niveau de la mer, riche en bitume (inutilisable en tant que pétrole), soumise à des tremblements de terre fréquents et qui, au cours de l’histoire, a subi de profonds bouleversements.
[98] La plupart des traducteurs chrétiens font référence à des piliers de forme étrange, parfaitement naturels, qui se dressent parfois dans cette région où la salinité est très forte. Il ne faut pas oublier que la mer Morte détient un record en matière de teneur en sel. D’autres exégètes chrétiens font valoir qu’en se retournant la femme de Loth revenait vers le passé et vers toutes les fautes qu’elle avait pu commettre. La destruction de Sodome étant le châtiment de fautes passées, il ne fallait pas se retourner, car c’était, symboliquement, retomber dans le « péché ». On ne peut s’empêcher de penser à Orphée, à qui l’on interdit, lorsqu’il vient chercher Eurydice aux Enfers, de se retourner pour la regarder. La leçon de ces deux mythes est claire : il ne faut jamais retomber dans les erreurs du passé et ouvrir les yeux vers l’avenir, quel qu’il soit.
[99] Bible de Jérusalem, p. 49, note f.
[100] Tamar (ou Thamar) était la femme d’Er, lui-même fils de Juda, l’un des fils de Jacob. Er étant mort et Tamar n’ayant pas d’enfant, elle s’habille en prostituée, se place sur la route empruntée par Juda, son beau-père, et couche avec lui. Sans que celui-ci la reconnaisse.
[101] Bible de Jérusalem, p. 49, note. f.
[102] Euphémisme signifiant « avoir des relations sexuelles ».
[103] Platon n’en était pas à cela près, comme en témoigne, dans Le Banquet, son explication tortueuse de l’androgynat pour justifier sa propre homosexualité.
[104] À l’époque de Platon et des Grecs de l’Antiquité, le terme « Asie » ne désignait que l’Asie Mineure, autrement dit la Turquie actuelle et la Palestine. Quant à la Libye, plus ou moins inconnue des Grecs, elle était restreinte aux rivages de Cyrénaïque
[105] On remarquera que, dans toutes les traditions, aussi bien chez les Grecs que les Mésopotamiens, le plus grand souci des dieux, quand ils fondent une « cité » est de se faire construire des temples en leur honneur. Il en est de même dans la tradition chrétienne : chaque fois que la Vierge Marie – ou sainte Anne – apparaît, c’est pour demander aux fidèles de lui élever une chapelle. Tout cela est conforme à ce que dit la Genèse à propos de Caïn et Abel, de Noé, Abraham, Jacob ou Moïse : chacun de ces héros bibliques se doit d’élever un autel à Yahvé et d’y procéder à des sacrifices agréables à la divinité. Il faut bien reconnaître que la classe sacerdotale profite largement de cette vénération, devenue le plus souvent une obligation, pour s’imposer dans une société et se prétendre les intermédiaires privilégiés entre le divin et l’humain. Et malheur à ceux qui ne respectent pas cette obligation sacrée ! C’est contre cet état d’esprit que se sont dressés les divers Réformateurs du XVIe siècle (Luther, contre les « indulgences » dont le trafic devenait de plus en plus intolérable, Calvin, avec sa problématique des œuvres, et bien d’autres encore). Ce sont ces concessions faites à la divinité qu’ont raillées, parfois avec brio, la plupart des philosophes athées de l’Antiquité gréco-latine, notamment Parménide, Épicure, Lucrèce, et bien entendu le facétieux Lucien de Samosate.
[106] Approximativement un kilomètre.
[107] Ce nom, provenant du verbe kleiô, signifie « magnifique, illustre ».
[108] Voir J. Markale, Carnac et l’énigme de l’Atlantide, Paris, Pygmalion, 1987.
[109] J’ai tenté de reconstituer intégralement ce schéma originel, à l’aide de tous les témoignages existants, dans le chapitre intitulé « La Saga de Gradlon le Grand » de mon ouvrage : La Tradition celtique en Bretagne armoricaine, Paris, Payot, 1973.
[110] Voir J. Markale, L’Épopée celtique d’Irlande, nouvelle édition, Paris, Payot, 1993, p. 43-47, ainsi que Les Conquérants de l’île Verte, premier volume de La Grande Épopée des Celtes, Paris, Pygmalion, 1997, p. 252-258.
[111] Voir l’enquête 6, « Le déluge et ce qui l’a précédé », p. 155.
[112] Dans un récit épique irlandais, Oengus, le Mac Oc, fils du dieu Dagda, apprend ainsi par des compagnons de jeux qu’il n’est pas le fils de son père adoptif Mider, ce qui déclenche toute une quête vers son véritable père. Voir J. Markale, L’Épopée celtique d’Irlande, édition de 1993, p. 73 et suivantes.
[113] Paul Diel, Le Symbolisme dans la mythologie grecque, Paris, 1952-1966. Paris, 2002, Petite Bibliothèque Payot.
[114] La Mère coupable, conte recueilli en 1888 à Céreystes, près de La Ciotat (Var), publié dans la revue La Tradition en 1892. J. Markale, Contes de la Mort des pays de France, Paris, Albin Michel, 1992, p. 95-98.
[115] Écrits apocryphes chrétiens, sous la direction de François Bovon et Pierre Geoltrain, Paris, Gallimard, « la Pléiade » 1997, p. 793-794.
[116] Celui qu’on appelle communément l’ange gardien, et qui est l’équivalent de ce que certains textes ésotériques nomment le « jumeau cosmique ».
[117] Écrits apocryphes chrétiens, op. cit., p. 794.
[118] On peut se poser des questions sur la disparition de la presque totalité des documents historiques concernant cette période. Certains livres de Tite-Live ont été perdus ou sont lacunaires, de même que l’Histoire des juifs de Flavius Josèphe, et d’autres textes latins ou grecs. Pourquoi ? Les outrages du temps sont de piètres explications. Qui avait intérêt à faire disparaître des témoignages authentiques et contemporains ? Les tenants de l’orthodoxie chrétienne ou les Romains, qui se croyaient les maîtres du monde ? Ces questions demeurent sans réponse.
[119] Il faut écarter de cette enquête limitée au personnage de Jésus les doctrines hérétiques qui ont fleuri au cours des quatre premiers siècles du christianisme, avant que l’édit de Théodose, en 382, en fasse la religion officielle de l’Empire, avec toutes les conséquences que cela entraînait. Certaines de ces doctrines refusaient la double nature de Jésus, d’autres ne voyaient en lui qu’un dieu prenant l’apparence humaine, sans parler de ceux qui refusaient le dogme trinitaire et de tous les gnostiques qui voyaient dans le Christ un simple symbole de la divinité. Une fois admise la réalité historique de Ieshoua ben Iosseph, il importe avant tout de le cerner dans son comportement personnel sans tenir compte des multiples spéculations nées de témoignages – non historiques – de ceux qui se prétendaient les disciples ou les héritiers du Messie. Un message, quel qu’il soit, est toujours diversement interprété par la postérité.
[120] L’empereur Octave Auguste.
[121] La Galilée. À partir de ce nom, certains commentateurs, manifestant ouvertement leur antisémitisme, ont prétendu que les Galiléens étaient des Celtes, c’est-à-dire de bons « aryens », et que Jésus n’était donc pas juif mais gaulois, ou galate.
[122] Nazareth. Il semble qu’il y ait là une confusion homonymique – devenue une vérité absolue – car la ville de Nazareth a été fondée au IIe siècle de notre ère. Il est probable que Jésus appartenait, du moins par ses origines, à la secte juive des Nazoréens (ou Nazaréens, ou Naziriens). C’est ce que semble indiquer l’inscription en grec volontairement dérisoire placée sur le haut de la croix : I. N. R. I., « Jésus le Nazoréen roi des Juifs ».
[123] Juda, c’est-à-dire la Judée, au sud de la Palestine, où se trouvent Jérusalem et Bethléem.
[124] Les traducteurs de la Bible de Jérusalem emploient le mot « fiancée », comme Chouraqui, mais ceux de la T. O. B. le remplacent par « épouse » ce qui est non seulement une contrevérité, mais une évidente malhonnêteté. Il faut noter que l’évangile de Matthieu se contente de dire que Joseph « ne la pénétra pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils ». Quant à l’évangile de Marc, comme celui de Jean, il est absolument muet sur la conception et la naissance de Jésus.
[125] La Bible utilise trois termes différents : naara (femme mariée ou non, virgo intacta ou non), betula (qui a conservé ses betuîim, c’est-à-dire son hymen) et alma (provenant d’une racine signifiant « cacher, dérober aux regards »). Et la tradition rabbinique n’est pas très claire sur l’emploi de ces mots qui semblent très souvent interchangeables. Il semble bien que, malgré les interdits sexuels édictés chez les Hébreux, la notion de virginité était quelque peu floue et susceptible d’être interprétée selon les circonstances, dans la plus pure tradition qui mènera à la casuistique jésuite.
[126] L’image de la Vierge Marie, la Theotokos, c’est-à-dire la « Mère de Dieu », prolonge évidemment celle de la déesse des Commencements, telle qu’elle a été honorée depuis la plus lointaine préhistoire, et plus particulièrement à Éphèse, où Marie sera censée mourir et où, en 432, se déroulera le fameux concile qui officialisera le dogme de la Theotokos. Voir J. Markale, La Grande Déesse, Paris, Albin Michel, 1993.
[127] Toutes les citations des apocryphes sont extraites du volume de la Pléiade sur les Écrits apocryphes chrétiens (op. cit.).
[128] C’est seulement dans les apocryphes que se trouvent mentionnés les noms d’Anne et de Joachim, les parents de Marie. Voir J. Markale, Histoires mystérieuses de Bretagne, Paris-Monaco, Le Rocher, 2001, p. 50-55.
[129] D’autres récits, plus ou moins influencés par le courant gnostique, prétendent que l’union d’Ève et du serpent a provoqué la naissance de Sammaël, un autre nom de Satan-Lucifer, l’archange révolté.
[130] J. Markale, L’Épopée celtique en Bretagne, Paris, Payot, édition de 1985, p. 94-108.
[131] J. Markale, L’Épopée celtique d’Irlande, Paris, Payot, édition de 1993, p. 95-98.
[132] Le christianisme n’a jamais pu extirper les antiques croyances et les rituels qui y étaient attachés. Ainsi, la Toussaint chrétienne dissimule la grande fête druidique de Samain, devenue sous son aspect profane la folklorique fête d’Halloween (voir J. Markale, Halloween, Paris, Imago, 2000). Il ne faut pas oublier non plus que, le 24 décembre, à Rome, étaient célébrées les « Saturnales » en l’honneur du dieu Saturne, fêtes pendant lesquelles on procédait à un complet renversement de situation, les maîtres devenant esclaves et vice versa : la transgression de l’ordre établi est ici très nette, même si elle ne s’opère qu’à titre temporaire.
[133] Selon le Pseudo Matthieu, l’adoration des Mages a lieu deux ans après la naissance de Jésus.
[134] Hérode le Grand, né vers 73 avant notre ère. Sous la domination romaine, il fut nommé stratège de Galilée en - 47, tétrarque de Judée en - 41 et roi de Judée en - 40. Il mourut en - 4, donc deux ans après la naissance de Jésus en - 6. Il aurait été ému par une prophétie selon laquelle serait né un roi des Juifs qui l’aurait supplanté, d’où sa réaction violente et criminelle. Hérode demande aux Mages de lui indiquer où se cache l’enfant sous le prétexte qu’il veut aller l’adorer. Mais ils sont avertis en songe de ne pas divulguer la résidence de Jésus. Hérode « écume fort. Il envoie tuer tous les enfants de Beit Léhèm et dans toutes ses frontières, âgés de deux ans et moins, selon le temps qu’il connaissait avec précision par les Mages » (Matthieu, II, 16). Ainsi entre dans l’histoire le massacre des « Saints Innocents » massacre certainement réel, mais qui a bien d’autres parallèles dans divers récits mythologiques : dans le cycle arthurien, le roi Arthur, prévenu par Merlin qu’il a procréé incestueusement un fils qui le tuera, veut faire rechercher ce dernier et s’apprête à faire tuer tous les enfants du même âge (voir J. Markale, Le Cycle du Graal, tome 2, « Les Chevaliers de la Table ronde » Paris, Pygmalion, 1992). Il ne faut pas confondre Hérode le Grand avec son fils Hérode Antipas, responsable de la mort de Jean le Baptiste, et qui, lors du jugement de Jésus, revêtit celui-ci, par dérision, d’une fausse tunique royale.
[135] Ville inconnue, mais nécessairement en Égypte.
[136] C’est le cas pour la rigueur morale, la séparation du bien et du mal (l’affrontement perpétuel entre Ahura-Mazda et Ahriman devenu l’affrontement entre Dieu et Satan), l’appel vers la pureté du cœur, la crainte de la souillure spirituelle, sans parler des éléments du rituel qui sont passés dans le costume des prêtres, les vêtements liturgiques et la plupart des cérémonies que le christianisme a ensuite codifiées et rendues obligatoires.
[137] C’est ce qu’on peut lire dans un livre – assez effarant d’un point de vue historique et mythologique – empreint d’un racisme farouche, Les Grands Initiés, d’un certain Édouard Schuré qui, au début du XXe siècle, s’est cru illuminé et initié lui-même. Cet ouvrage, constamment réédité depuis, est une cascade d’imbécillités issues de l’imagination fantasque de Fabre d’Olivet, écrivain charlatan des années 1800, qui est malheureusement à l’origine d’une invraisemblable quantité de délires soi-disant ésotériques repris par des mages ou devins psychopathes de la fin du XIXe siècle, du genre Papus ou Éliphas Lévi. Et tout cela perdure à notre époque comme si de rien n’était…
[138] La Vie de Jésus en arabe place la tentation au milieu des quarante jours.
[139] Matthieu ajoute (IV, 11) : « Et voici : des messagers [anges] s’approchent de lui ; ils le servent ». Il faut noter que dans le texte arabe, l’Ennemi se présente à Jésus avec une foule de démons prêts à lui obéir s’il succombe à la tentation.
[140] Dans son très bel ouvrage Le Christ aux orties (Paris, Albin Michel, 1982), le poète et romancier Charles Le Quintrec, reprenant l’histoire réelle du bienheureux Pierre de Keriolet, décrit son héros, gentilhomme dévoyé et criminel, se rendant, en plein XVIIe siècle, à Loudun, au moment de l’affaire des « Possédées » afin de rencontrer le diable et de conclure un pacte avec lui. Il le cherche désespérément et lorsqu’il le voit apparaître sous les traits d’un bel homme, il comprend tout à coup qu’il s’agit d’une projection de lui-même. Mais il l’a vu, il a fait surgir devant lui sa « noirceur » inconsciente. Désormais, Satan ne l’intéresse plus. Il le chasse et rentre chez lui en Bretagne, distribue tous ses biens aux pauvres et finit sa vie en ermite. Ce récit est non seulement une belle adaptation de la vie de Keriolet, mais également une superbe transposition de la Tentation du Christ.
[141] On ne peut s’empêcher d’opérer une comparaison avec la tradition mythologique irlandaise où les divinités féminines apparaissent toujours sous trois aspects, par exemple la « triade » Morrigane-Bobdh-Macha, ou encore la « triple » Brigit, fille du Dagda, qui est aussi Boann (la Boyne) et Étaine (personnification de la souveraineté). Voir J. Markale, L’Épopée celtique d’Irlande, ainsi que Le Druidisme (Paris, Payot) et le premier tome de La Grande Épopée des Celtes, « Les Conquérants de l’île Verte » (Paris, Pygmalion). On peut également penser à ces trois Déesses Mères tant de fois représentées dans la statuaire gallo-romaine de la Gaule ou britto-romaine des îles Britanniques.
[142] La grosse pierre qui fermait l’entrée du tombeau.
[143] Les soldats que Pilate avait postés devant le tombeau, sur le conseil du Sanhédrîn, de peur que les disciples de Jésus ne viennent enlever le cadavre et ne prétendent que le supplicié était ressuscité.
[144] En fait, il était trop tard pour embaumer le corps de Jésus.
[145] Il, s’agit de Salomé, également appelée Johanna.
[146] Rabbouni est un diminutif de rabbi avec une nuance de familiarité et même d’affection. Chouraqui le traduit par « mon rabbi ».
[147] Ieshoua lui dit : « Ne me touche pas ! Non, je ne suis pas encore monté vers le Père » (trad. Chouraqui). C’est le fameux Noli me tangere de la Vulgate latine. Faut-il comprendre que Jésus n’a pas encore atteint la plénitude de son corps glorieux ?
[148] On pourra lire l’ensemble du dossier dans J. Markale, Rennes-le-Château et l’énigme de l’Or Maudit, Paris, Pygmalion.
[149] Surtout depuis qu’au début du XXe siècle, l’étrange abbé Béranger Saunière, curé du village, a restauré son église en l’honneur de Marie-Madeleine, et a fait construire une « Tour Magdala » et une « Villa Béthanie ».
[150] Diminutif d’Éléazar, littéralement « Dieu l’aide ».
[151] Village proche de Jérusalem, à l’est du mont des Oliviers.
[152] Selon la coutume du temps, Jésus n’est pas assis à table, mais couché sur un lit parallèle à la table.
[153] L’assemblée des prêtres du Temple de Jérusalem, une sorte de « Sacré-Collège » qui était habilité à prendre toutes les décisions religieuses et politiques, à cause de la présence romaine.
[154] Jacques Ellul, La Subversion du christianisme, Paris, Le Seuil, 1989.
[155] Littéralement les « non Juifs », les « Gentils » Mais dans le contexte, il s’agit des Romains qui, plus tard, en 76, à l’époque de Vespasien, saccageront Jérusalem et détruiront le Temple de Salomon.